LE GROS ET LE MAIGRE (1960) - fiche technique -

Synopsis : Un gros propriétaire exploite son maigre serviteur. Scénario : Roman Polanski. Production : Claude Jourdioux/A.P.E.C. Paris).

Interprétation : André Katelbach (le gros), Roman Polanski (le maigre).

Lieu de tournage : France. Image : Michel Roussaguet. Technique : 35mm. Noir & Blanc. Montage : Jean-Pierre Rousseau. Musique : Krzystof Komeda.

Durée : 16 min. Récompenses : Mention (Festival de Tours, 1961)


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Le burlesque historique selon Roman Polanski (1)

" Premier court professionnel réalisé par Roman Polanski, Le Gros et le Maigre (1960) est aussi le premier film français mis en scène par le cinéaste, alors âgé de vingt sept ans et tout juste sorti de l’école de cinéma de Lodz (Pologne). Le film dépeint la cohabitation en plein air entre un gros bonhomme tyrannique et un jeune esclave prêt à tout pour le servir. Comédie légère et pleine d’espoir ? ou amer portrait d’une époque éternellement inégalitaire ?

Ce récit en noir et blanc, et intégralement muet, cultive un esprit cartoonesque à la Tex Avery, le théâtre de l’absurde à la Beckett et le burlesque poétique à la Chaplin. Le film s’inscrit en ce sens parfaitement dans le prolongement de Deux Hommes et une armoire réalisé par le même Roman Polanski en 1958 et annonce Mammifères (1962), un autre film court du réalisateur dans lequel deux hommes esseulés (après l’apocalypse ?) tentent de coexister et d’utiliser l’autre pour survivre. On retrouvera dans l’œuvre à venir de Roman Polanski, qui a connu l’horreur de la guerre, la question de la survie (Le Bal des vampires, Macbeth, Le Pianiste, Oliver Twist) et la notion de maître esclave (Le Couteau dans l’eau, Cul de Sac, Tess, Pirates, Le Pianiste, Oliver Twist). Très tôt cinéaste de la condition humaine, Roman Polanski fait agir derrière l’apparente jovialité simple de son film, le bouillonnement réel et inconsolable d’angoisses personnelles et de réalités historiques.

A titre d’exemple, la toute première image du Gros et le Maigre ne se distingue pas a priori de l’habituel plan d’ensemble de présentation placé en début de film. Pourtant, ce plan d’ensemble narre déjà une histoire et introduit une maison de maître tout sauf décorative, mais ici personnage à part entière et fondamentalement polanskien: isolée, voire abandonnée et plus ou moins en ruines. Se joue alors la métaphore silencieuse, mais criante de vérité, d’un monde de restes et d’une jeunesse hantée, déchirée, par un foyer familial éclaté par la guerre – et évoqué à l’écran par les volets ravagés qui semblent avoir été soufflés par une bombe. Dans cette même image, « en première ligne de tir » et comme en association métonymique, le jeune Roman Polanski interprète l’esclave déshérité (vêtements de naufragé) tapant machinalement sur le tambour martial du temps, à l’image d’un survivant sur une île déserte ou un champ de bataille. Derrière le jazz et les gags « bon enfant », Le Gros et le Maigre travaille l’esquisse d’un monde en lambeaux et dépeuplé où sévit toujours l’inégalité entre gras profiteurs (indépendants ?) et maigres serviteurs (volontaires ?). Lorsque le film montre le jeune esclave enchaîné comme un chien à la chèvre, se dessine conjointement la nature kafkaïenne du cinéma de Roman Polanski dans lequel les êtres humains finissent bien souvent comme, ou avec, des animaux, on se souviendra du bestiaire de Cul de Sac (1966), Quoi ? (1972), Tess (1979), Pirates (1986) et des êtes cancrelats enfermés en appartement et réduits à l’animalité : Répulsion (1965), Le Bébé de Rosemary (1968) Le Locataire (1976), et même Lunes de fiel (1922) et Le Pianiste (2002).

Pourtant, il y a bien de l’espoir dans Le Gros et le Maigre, d’abord identifié par la fenêtre: une vue sur Paris et sa tour Eiffel obsédant le jeune esclave comme s’il s’agissait d’une belle femme épiée en cachette ou du coin de l’œil. Ce symbole de liberté et de bonheur, d’arrachement terrestre, revient plusieurs fois dans le film en leitmotiv et nous laisse croire à la fuite finale vers Paris du jeune et mince serviteur. Mais Roman Polanski, déjà peu enclin à donner un attendu happy end à ses spectateurs, nous montre à la toute fin un esclave heureux d’être où il est, prêt à faire fleurir de fausses fleurs dans un champ stérile et à se satisfaire d’un coin de paradis artificiel. Un court métrage sans fin, ni chute, en suspens, créant une profondeur libre d’interprétation. "

(1) Alexandre Tylski, in Le Court des Grands, DVD Europacorp, 2005, tous droits réservés.

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