Roman Polanski
1933/1962
De
la guerre à l'Ecole de Lodz
par Alexandre Tylski, chercheur au LARA
(texte inédit) (août 2003)

1933.
Cette année-là,
1933, un petit garçon appelé Raymond
Liebling naît à Paris le 18 août.
Il reste à Paris avec sa famille pendant
trois ans puis la famille part en Pologne à
Cracovie ville natale du père de Raymond.
Difficilement prononçable pour les polonais,
Raymond devient Roman, voire Romek, et Liebling
devient « Polanski. »
Loin de s’imaginer une invasion
nazie en Pologne trois ans plus tard, la famille
Polanski s’installe ainsi au 9 rue Komorowski
à Cracovie (ville natale du père de
Polanski) avec Annette, demi-sœur de Roman
(par un premier mariage de sa mère). Cet
appartement de Cracovie reste comme le tout premier
souvenir de Polanski (élément troublant
lors que nous connaissons l’importance des
appartements dans son œuvre à venir).
Polanski parle de cette époque et de ce quartier
avec grande tendresse dans son autobiographie.
A Cracovie, il découvre le cinéma
avec Annette, une grande cinéphile. «
Mon premier souvenir du septième art
est celui d’une comédie musicale américaine
dans laquelle Jeannette Mc Donald, vêtue d’une
vaporeuse robe blanche, descendait un escalier monumental
aux accents de Sweethearts. » (A, p.
18) Turbulent, Roman passe ainsi ses journées
dans les salles obscures et non à l’école
; il fut renvoyé dès la rentrée
de maternelle pour avoir dit à une fille
de sa classe: « Pocaluj mnie w dupe »
(« Baise-moi le cul »).
Hélas, quelques jours après
le sixième anniversaire du jeune Romek, la
Pologne est envahie par l’armée nazie.
La vie de Roman Polanski, et celle de millions d’êtres
humains, prend alors un tournant cauchemardesque
et indélébile.
1939.
La famille Polanski fuit l’appartement
de Cracovie, puis part à Varsovie (plus éloignée
de la frontière allemande). Le père
de Roman, lui, reste à Cracovie avec ses
frères pour assurer les biens matériels.
Roman, sa mère et Annette vivent ainsi seuls.
La mère de Roman parvient courageusement
à faire face. Et, contre-attente, les nazis
arrivent… à Varsovie. Fin septembre,
Varsovie tombe, écrasée sous les bombes
d’un millier de bombardiers nazis. Le père
Polanski part à Varsovie et la famille revient
à Cracovie.
Dans ce contexte pour le moins
difficile, le jeune Roman fait en dépit de
tout ses débuts à l’école
et s’y ennuie profondément, mais quitte
bientôt l’école, les juifs n’y
ont plus droit. Le 1er décembre 1939, les
juifs reçoivent l'ordre de porter l'étoile
jaune. La famille est réinstallée
de force dans le « quartier juif » de
Cracovie. Le jeune Romek se verra "emmuré."
Roman Polanski, dans son autobiographie
(éditée au début des années
80), fait un état bouleversant et lucide
de la période d’horreur qui suit. Il
le fait avec la sobriété et l’âpreté
qui caractérisent la narration dans ses différentes
créations théâtrales et cinématographiques.
Il le fait aussi, consciemment ou non, en mélangeant
parfois, comme dans ses œuvres, un ton comique
et un ton nettement plus sombre. N’est-ce
pas là d’ailleurs, on le sait, une
des marques majeures des grands tragiques ? Polanski
en décrivant ses souvenirs du Ghetto montre
l’absurde et le drolatique au centre même
de l’horreur – l’enfance et la
mort jamais opposés par Polanski, au contraire.
Roman passe un peu de temps en
sécurité dans une famille polonaise,
les Wilk, en dehors du ghetto. Sa mère est
envoyé dans un camp de concentration. Roman
prend le nom "Wilk" et se fait passer
pour un polonais. Le père de Roman est toujours
en vie. Il a donné à la famille Wilk
suffisamment d’argent pour que Roman ait de
l’argent de poche. Pour plus de sécurité,
Roman est envoyé dans un village perdu, Wysoka,
o ù il est recueilli par la famille Buchala,
une famille très pauvre. Il y découvre
sa passion pour la campagne qui ne le quittera plus.
Il rendra hommage à cette campagne vitale
dans ses films Quand les Anges Tombent (1959) et
Tess (1979).
Roman prend part aux travaux de
ferme. Il apprend à fabriquer de la corde
chanvre, à nourrir les poules et les lapins.
Roman semble en fait surtout bouleversé par
la beauté du monde paysan et ses descriptions
de ce monde restent émouvantes: «
A l’approche de l’hiver, le paysage
commença à se transformer progressivement.
Parmi les couleursnouvelles et spectaculaires, surtout
des rouges et ors, des senteurs peu connues commençaient
à s’élever. » (A)
Roman revient à Cracovie chez les Putek.
Les russes ont libéré Cracovie. Roman
est finalement recueilli par son oncle Stefan. Et
il retrouve son père et découvre progressivement
son goût pour la comédie.
1945.
En cinquième, Roman se fait
un ami, Piotr Winowski. Ensemble, ils iront au cinéma
et mettront toutes sortes de farces en scène.
Il part dans des camps scout et découvre
sa vocation: il veut devenir acteur. (voir chapitre
"naissance d'une
vocation" ici). Il entre comme jeune acteur
dans la troupe de radio La Joyeuse Bande. »
Il commence à devenir indépendant,
mais son père n'y croit pas trop. Roman est
poirtant engagé dans une pièce de
thépâtre Le Fils du Régiment
qui remporte un grand succès en Pologne.
Roman a quinze ans. Trop faible
à l’école pour espérer
l’université, Roman décroche
une bourse pour étudier dans la section électrotechnique
du Collège d’Ingénieurs des
Mines de Cracovie. Roman s’y ennuie et s’intéresse
de plus en plus au cyclisme (au détriment
même du théâtre). Nous sommes
en 1949. Il anime un temps une marionnette dans
Le Cirque Tarabumba et y apparaît aussi comme
acteur. Il est considéré enfin en
adulte. Hélas, Roman redouble et n’obtient
pas sa « matura » (bac polonais) mais
grâce à ses dons de dessin, il est
acceptéà l’Ecole des Beaux-Arts
« Mon inscription à
l’école des Beaux Arts bouleversa mon
attitude à l’égard du travail.
Je fus enfin touché par la passion de bien
faire. » (A p. 120). A la même
période, Roman rencontre une fille avec qui
il va découvrir les plaisirs de l’amour.
Roman reverra cette fille plusieurs fois mais avoue
aujourd’hui ne plus se souvenir de son prénom.
Cela aura marqué en tout cas le début
de la grande histoire d’amour de Roman Polanski
avec les femmes – ellestraversant, nourrissant,
passionnément sa vie et son œuvre.
1950.
Alors que la monnaie polonaise est déclarée
sans valeur, Roman lui est renvoyé de l'éEcolde
s Beaux Arts suite à une colère injuste
du directeur. Il faut bsolument à Roman sa
« matura » sous peine de service militaire
forcé pendant trois ans. Par chance, il parvient
in extremis à entrer dans une école
de Katowice, école de seconde zone mais avec
laquelle il réussit à obtenir enfin
son diplôme. ieux, Bohdziewicz (étudiant
de l’école de cinéma de Lodz)
en souvenir du Fils du Régiment lui demande
de jouer dans un film de propagande « Jacek
» (segment du film collectif Trois Récits).
Nous sommes en 1953. Roman y rencontre
aussi un étudiant de dernière année
à Lodz, un jeune homme qui deviendra un de
ses meilleurs amis et pour qui il accepta d’être
acteur à nouveau en 2002 : un dénommé
Andrzej Wajda. Un des cinéastes majeurs du
cinéma polonais. Mais son incorporation est
imminente faute de de trouver une école qui
l'accepte, Roman prépare une évasion
radicale, quand, par miracle, un coup de téléphone
change son destin : «C’était
Jerzy Lipman (…), Andrzej Wajda tournait son
premier long-métrage, me dit-il, et il avait
un rôle important pour moi. » (A,
p. 144).
La vie de Roman Polanski est un
authentique roman, un roman historique, tragique,
comique, policier et impensable pour tout écrivain
ou scénariste. Tant de rebondissements seraient
difficilement vraisemblables dans un travail de
fiction. Pourtant, c’est bien la vie de Roman
Polanski. Une fresque biographique (à assez
gros budget a priori) mériterait d’être
réalisée un jour sur ce parcours singulier
sans cesse en mouvements. Qui mettra en scène
la vie de Polanski ?
1953.
Malgré les films de propagandes obligatoires
à l'époque en Pologne, Wajda parvient
à réaliser plus ou moins librement
son premier film, Génération
à l’âge de 27 ans, Polanski est
encore aujourd’hui admiratif du travail de
Wajda car ce dernier prend un scénario banal
et le nuance par le pouvoir même de la réalisation.
Selon Roman, « ce qui faisait la différence,
c’était sa mise en scène. (…)
nous avions tous conscience de l’originalité
de l’entreprise de Wajda. » (A,
p. 148/149).
A la même période,
et par une chance encore à ce jour inexplicable,
Roman reçoit sa nouvelle carte d’identité
sur laquelle est écrit « profession
: étudiant ». Il peut dès lors
être assuré de ne pas partir au service
militaire. Il auditionne à l’école
de Lodz et décroche un rôle pour La
Bicyclette enchantée. Il intègre le
milieu des étudiants, milieu de plus en plus
révolté contre les autorités.
Roman Polanski fait les quatre cent coups avec ses
amis et rencontre une ancienne championne de ski,
Kika Lelicinska, ils forment un couple libre. Libre
et harmonieux.
Roman part pour l'école
de Lodz où il vient d'être accepté,
son père ets pour la première fois,
très fier de son fils. L'Ecole de Lodz estétonnement
luxueuse. « L’existence d’une
école trouvait une justification formelle
dans une inscription qui ornait le hall d’entrée
sous un médaillon de Lénine : «
Pour nous, disait la citation, le cinéma
est la plus importante de toutes les formes d’art.
» (A, p. 162). Roman Polanski y réalisera
8 court-métrages, dont 7 ont été
récemment édités en DVD. Un
parcours atypique pour un artiste qui devra encore
traverser bien des vicissitudes du 20ème
siècle.
Alexandre Tylski
pour www.roman-polanski.net
août 2003
Notes:
[A] POLANSKI (Roman), in Roman par Polanski,
Ed. Livre de Poche, 1985.