
ROMAN
POLANSKI,
principes d’incertitude
Par Bernard PAYEN, rédacteur
en chef d'Objectif Cinéma

"Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs,
la frontière entre le réel et l'imaginaire
a toujours été désespérément
brouillée. Il m'aura fallu presque une vie
pour comprendre que c'était là, la
clef de mon existence même. Cela m'aura valu
plus que ma part de chagrins, d'affrontements, de
catastrophes, de déceptions. Mais j'ai vu
s'ouvrir devant moi des portes qui, sans cela, seraient
demeurées fermées à jamais."
Roman Polanski in Roman, 1984, Robert Laffont.
1959, Une vieille femme parcourt les rues de Cracovie,
avant de se rendre dans les toilettes publiques
pour prendre son service. Cette femme sans nom compte
autant de rides qu'elle a de rêves. Alors
que passent devant elle les clients, parfois étranges,
de cette banale pissotière, elle revit son
lointain passé et ses amours déçus.
Avant qu'un ange ne fasse son intrusion à
travers le plafond de verre…
Un lieu clos, aussi identifiable que mémorable,
une présence solitaire, une atmosphère
quotidienne et triviale interrompue par un imaginaire
fantastique ou romantique, une tendresse mêlée
d'ironie et d'absurde : Quand les anges tombent,
ou les prémices du cinéma de Polanski.
D'autres courts-métrages réalisés
à l'école de Lodz constituent l'enfance
de son œuvre cinématographique. Notamment
« la trilogie des duettistes ». Deux
hommes et une armoire, Le gros et le maigre, Les
mammifères, sont des miniatures burlesques,
muettes et corrosives, proposant une vision du monde
caustique et politique. Dans ces films, le conflit
naît d'une opposition entre deux individus
aux apparences physiques, ou caractères différents
(un gros propriétaire persécutant
un employé servile et malingre), ou d'une
confrontation avec le monde extérieur (le
gros et le maigre, méprisés et rejetés
par les habitants de la ville).
DE L'ART DU HUIS CLOS
1962, Roman Polanski a 29 ans. Quinze longs-métrages
de cinéma l’attendent…au minimum.
Le premier d'entre eux affiche sa modernité,
aussi désinvolte que construite, aussi spontanée
que composée. Le couteau dans l'eau, co-écrit
par Skolimowski, frère de Lodz, frappe par
son économie de moyens. Deux hommes et une
femme sur un bateau, un couteau passant de main
en main pour aiguiser le suspens, et le tour est
joué. Photo en noir et blanc, inventivité
constante du cadre, maîtrise de l'espace clos
(et extérieur), la rigueur de Polanski impressionne
d'autant plus qu'elle ne se prend jamais au sérieux.
Le couteau dans l'eau introduit
dans son intrigue un troisième larron pour
tendre encore davantage les rapports humains. Un
étudiant auto-stoppeur libre comme l'air
s'immisce dans la cage dorée d'un couple
embourgeoisé. Sans le faire imploser, il
le déstabilise et le remet en question. Pour
dépeindre la violence ou la sexualité,
Polanski use du même procédé.
L'une et l'autre sont pratiquement élidés,
pour mieux être mis en valeur. L'érotisme
des corps semi-nus débouche pendant les deux-tiers
du film sur une frustration (pas de passage à
l'acte !) qui finit par prendre forme…hors-champ.
Polanski n'a pas besoin de montrer Krisztina faisant
l'amour avec son amant tant l'intensité sensuelle
qui prévalait jusque-là, a décuplé
l'effet attendu.
Le cinéaste n'aime rien tant que ce temps
dilaté qu'interrompent des explosions de
désir ou de violence. Répulsion,
son deuxième long-métrage, procède
de ce schéma narratif. La plus grande partie
du film est consacrée au portrait de cette
jeune manucure londonienne au comportement étrange,
avant que ne se produise brutalement le premier
meurtre, d'autant plus violent qu'il est inattendu.
Polanski refuse l'effet « hémoglobine
». La séquence enchaîne des plans
très brefs (le sang qui perle, un gros plan
sur l'oreille de la victime…), un minimum
d'effets pour un résultat impressionnant,
l'annonce d'un style.
Avec Répulsion, le cinéaste
débute son parcours cinématographique
occidental. Après avoir habité quelque
temps Paris, où il se lie d'amitié
et d'écriture avec Gérard Brach (qui
signera la plupart de ses films), Polanski débarque
à Londres, où Klinger et Tenser, deux
producteurs anglais en quête de respectabilité
(ils produisaient des films semi-pornos !) acceptent
de financer le portrait d'une schizophrène,
que leur propose le cinéaste.
Répulsion est un film fondateur
à plus d'un titre dans l'œuvre de Polanski.
Il est le premier d'une trilogie que complètent
Rosemary's Baby et Le locataire.
Trois villes (Londres, New-York, Paris), trois appartements
plus ou moins exigus ou hantés, emplis de
sons étranges, une atmosphère étouffante,
trois solitudes au milieu des Autres (famille, amis,
voisins, tous inquiétants ou trop bienveillants).
Ces films sont inscrits dans un environnement urbain
quotidien, parsemé de détails très
précis, du rouge à lèvres exigé
par la cliente manucurée de Repulsion aux
précisions données sur le loyer du
Locataire… Chaque meuble, chaque objet paraissent
le plus vrai possible.
UN QUOTIDIEN D'ANGOISSE
Dans ce contexte réaliste, le fantastique
s'immisce naturellement. C'est l'une des caractéristiques
majeures du cinéma de Roman Polanski.
L’insistance sur un détail visuel ou
sonore peut déboucher sur l’étrange
: des enfants jouant en bas d'un immeuble, un orchestre
de rue, le bruit d'un frigidaire ou l'eau qui goutte
d'un robinet, tous ces éléments banals
paraissent soudain transfigurés dans le contexte
du film. Ils inquiètent.
L'ouverture de Répulsion
est, très représentative : un corps
immobile est étendu sur un lit, tout habillé
de blanc, le visage recouvert d'un masque, la main
inerte. Le mystère reste entier sur l'identité
de cette présence quand la caméra
recule progressivement pour laisser apparaître
une main et une voix, celle de Carol, prodiguant
des soins à une patiente de son salon de
manucure. Un simple travelling arrière permet
de passer d’une atmosphère fantastique
à un univers quotidien et banal. Plus tard,
dans le film, Carol voit les murs se fissurer, reçoit
le coup de téléphone malsain d’un
voisin curieux : ces faits sont-ils réels
ou sortis de son imagination ? Le balancement continu
entre le réalisme et le fantastique, principe
d'incertitude, ne tient que par une construction
narrative que reprendra souvent Polanski : celle
du récit subjectif. La plupart du temps,
le spectateur suit le point de vue des personnages
de Répulsion, Rosemary’s
baby ou du Locataire. Dans ces
trois films, le personnage principal est dans un
premier temps victime d’un complot extérieur
(un homme trop entreprenant, un complot de voisins)
avant qu’on ne se rende compte qu’il
est psychologiquement « malade ». Dans
Le Locataire ou Rosemary's
Baby, la piste de la machination est dans
un premier temps tout à fait crédible,
jusqu’à ce qu'apparaissent les premières
hallucinations (travestissements dans Le Locataire,
cauchemars et fantasmes dans Rosemary’s
baby) déstabilisatrices et sources
d'interrogations, auxquelles il est souvent bien
difficile de trouver des réponses définitives.
Victimes de cauchemars réalistes, de rêves
violents éveillés, ces trois somnambules
de la vie qui guident cette « trilogie des
appartements » prennent acte de leur solitude
presque inéluctable, et extériorisent
leur peur du vieillissement, de l’âge
adulte. Repulsion se clôt par l’image
originelle de Carol enfant, figée dans le
temps : peut-être, au fond, n'a t-elle jamais
grandi…
UNE ANGOISSE LUDIQUE
Comment garder son innocence ? La question transparaît
toujours derrière les agissements des personnages
de Polanski. C’est la pureté bafouée
de Tess, l’héroïne
de Thomas Hardy aux rêves brisés, la
mystérieuse mélancolie de Mimi (Lunes
de Fiel), l’inconscience du couple
Macbeth, incapable d’anticiper la tragédie
qui va le broyer, la douleur intériorisée
de Paulina Escobar, victime d’une dictature
militaire d’Amérique Latine, retrouvant
son bourreau dans La jeune fille et la mort.
Inclassable polar burlesque au ton narquois, Cul-de-sac
formalise cet autre principe d’incertitude,
en multipliant sans cesse les ruptures de ton. La
première partie, plutôt ludique, balance
entre les déboires de deux gangsters en fuite
(Richard le gros, et Albert le maigre !) et l’insouciance
folle d’un couple retiré du monde (George
et Teresa). Plus le film avance, plus il se noircit
d’absurde et de tension. La mort d’Albert
donne le signal : on ne joue plus sur l’île
de Lindisfarne. Quelques minutes plus tard, la présence
d’un enfant turbulent plus adulte qu’un
adulte (il insulte, pince, casse, crie et tue presque
) ternit les rapports des personnages, devenus plus
sérieux, plus agressifs, plus meurtriers.
A l’image de Cul-de-sac,
le cinéma de Polanski hésitera souvent
entre le prolongement de l’enfance, à
travers des films spectaculaires, hommages au cinéma
de genre (Le bal des vampires,
pour saluer par l’humour la grâce terrifiante
des films de la Hammer, ou encore Pirates, célébrant
les noces du burlesque et du film d’aventures)
et la responsabilité de l’âge
adulte (la douleur d’un cinéma tendu
et grave, aux personnages soumis et dominateurs
dont les « jeux » tournent mal (La
jeune fille et la mort, Lunes de
fiel). Les drames vécus par Polanski
dans sa vie personnelle jouent inévitablement
un rôle dans ce constat.
1974. Polanski entame une nouvelle trilogie, sans
l'avoir pour autant prémédité.
Chinatown initie la série
des films-enquêtes, structurées à
la première personne du singulier, menées
avec ironie par des héros différents
les uns des autres mais réunis par leur opiniâtreté.
A travers J.J. Gittes (Jack Nicholson) le privé
pourfendeur de la corruption dans la Californie
des années 30 (Chinatown,
1974), Richard Walker (Harrison Ford), le cardiologue
détective amateur et timoré à
la recherche de sa femme dans le Paris interlope
des années quatre-vingts (Frantic,
1987) et Corso (Johnny Depp), le jeune globe-trotter,
cynique chercheur de livres d'art entraîné
dans une aventure diaboliquement insensée
(La neuvième porte), Polanski
joue sur l’identification du spectateur au
personnage principal et sa condition de voyeur professionnel.
Méprisé par la critique, La neuvième
porte n'en reste pas moins un film passionnant,
jeu de piste sublime et grotesque.
Mai 2002, Roman Polanski est projeté au
Festival de Cannes.
Un garçon aux yeux tristes dans un immense
lieu clos, le ghetto de Varsovie en 1939. Szpilman,
le jeune pianiste qui ne pouvait plus vivre de sa
musique, est condamné à se cacher
d’appartement en appartement pour échapper
à la mort. Le Pianiste,
aux réminiscences biographiques évidentes
pour le lecteur des premières pages de «
Roman », est pour Polanski, revenu tourner
dans son pays natal, son œuvre secrète.
Celle qui cache ses blessures à vif derrière
un classicisme formel, (re)fondant les principes
d’incertitude à l’œuvre
dans sa filmographie. Le Pianiste, film-totem d’une
innocence perdue dans l’absurdité de
la guerre, marque peut-être le début
d’une ère cinématographique
nouvelle pour Polanski.
Texte paru dans « L’Avant-Scène
Cinéma » n°520 (mars 2003) consacré
au Pianiste de Roman Polanski. Texte reproduit sur
www.roman-polanski.net avec l'autorisation de l'auteur.