
HEDDA
GABLER de Roman Polanski,
ou la femme comme sujet
Par Alexandre TYLSKI, chercheur
au LARA (texte inédit) (novembre
2003)

Dès les années 50, Ingmar Bergman
mit en scène au théâtre HEDDA
GABLER d’Henrik Ibsen. C’est au tour
de Roman Polanski d’adapter cette même
pièce en octobre 2003 au théâtre
Marigny (Paris, France). Emmanuelle Seigner y interprète
le rôle d’Hedda, une jeune femme au
fort caractère dans la société
bien pensante du XIXème siècle. Une
société étriquée, avec
ses codes et ses masques. Avons-nous vraiment évolué
depuis ?
Cette interrogation résonne de manière
d’autant plus cruelle et actuelle qu’HEDDA
GABLER de Roman Polanski a été assez
mal perçue par certains critiques –
ceux-là allant jusqu’à parler
d’un « syndrome Citizen Kane »
dont serait atteint le metteur en scène.
Roman Polanski s'est injustement vu accuser en effet
d’avoir « voulu devenir une grande
actrice de théâtre » (en
référence à l'expression de
Kane: "Nous allons devenir une grande cantatrice!")
en « imposant » sa voluptueuse épouse
Emmanuelle Seigner dans le rôle-titre.
Certes, HEDDA GABLER est un travail de commande,
une pièce commandée à Roman
Polanski par Robert Hossein (ce dernier devait d’abord
l’adapter lui-même avec sa femme dans
le rôle principal) mais les thèmes
et l’approche sont ici foncièrement
proches du travail de Roman Polanski. Et, la femme
assujettie est toujours chez celui-ci sujet
de préoccupation.
Roman Polanski, l’homme de théâtre
Revenons d’abord au commencement. Roman Polanski,
on le sait, est avant toute chose homme
de théâtre. Avant même d’entrer
à l’école de cinéma de
Lodz, il joue, enfant, pour la radio, puis pour
le théâtre pour lequel il décroche
d’ailleurs son premier prix avec LE FILS DU
REGIMENT à la fin des années 40.
Sa vocation pour le jeu s’était accentuée
en classe à travers ses pitreries répétées
en compagnie de son ami Winowski puis, telle une
épiphanie, lors d’une veillée
nocturne où il épate ses camarades
scouts par son don de la comédie. C’est
ce talent pour la farce et la mise en scène
qui lui permettront ensuite d’être engagé
à plusieurs reprises dans des courts-métrages
et de faciliter son intégration au sein du
petit monde du cinéma.
Il faudra attendre pourtant les années 70
pour que Roman Polanski revienne concrètement
et définitivement à ses premiers amours.
Il met en scène deux opéras (en Italie
puis en Allemagne), puis dans les années
80, adapte et interprète AMADEUS de Shaffer
ou encore LA METAMORPHOSE de Kafka. Dans les années
90, il met en scène en France MARIA CALAS
avec Fanny Ardant et, faits moins connus, adapte
en Allemagne LE BAL DES VAMPIRES sous forme de comédie
musicale en 1997, et met en scène à
nouveau AMADEUS deux ans plus tard.
Les premiers films de Roman Polanski - en définitive
tous ses films -, seront ainsi marqués par
ce goût inconditionnel pour les feux de la
rampe. Nous retrouvons dans ses films un constant
intérêt porté aux interprètes
(qui « font » chez lui le cadre et non
l’inverse), une fascination des huis clos
(Polanski n’aura jamais camouflé la
nature théâtrale de son cinéma)
et un rapport presque « antique » au
décor et aux objets (la lucarne, la lampe,
le couteau, etc.). Autant d’éléments
constituant et consolidant Polanski comme metteur
en scène total.
Roman Polanski, l’homme des objets
Sur la scène d'HEDDA GABLER, nul rideau
rouge. Le décor de la pièce se donne
à voir avant tout début – à
moins que cela ne soit le vrai début de la
pièce : les spectateurs entrent dans la salle
et observent le décor unique à venir
de la pièce. Un décor plongé
ainsi dans les ténèbres, ab initio.
Meublé sobrement, le décor n’en
est pas moins riche en imaginaire. Si Polanski est
resté relativement fidèle au texte
original d’Ibsen, il a conservé aussi
quelques précisions de l’auteur quant
au décor : la véranda, les portraits
au mur, etc. Mais le metteur en scène a malgré
tout apporté quelques modifications assez
intéressantes pour être remarquées
: la table ovale devient ici hexagonale et, surtout,
là où était dessiné
un mur dans la pièce originale ondule désormais
un escalier éclairé d’une petite
lucarne.
A bien observer, la position des murs sur la scène
dessine une très nette et spectaculaire forme
triangulaire (désigne-t-elle secrètement
le triangle amoureux se nouant au cœur de la
pièce ? ou l’impossible envol ?). Et
Polanski de choisir sur cette même scène
les objets qui lui semblent les plus propices dans
le perfectionnisme manifeste qu’on lui connaît
(on murmure d'ailleurs que le metteur en scène
aurait passé une journée entière
à choisir les pistolets). Fidèle à
lui-même, Polanski (se) joue des objets, notamment
de la lampe à pétrole (objet déjà
présent dans la pièce) par ailleurs
figure plus que récurrente dans quasiment
tous ses films (on se rappelle entre autres son
sublime court-métrage LA
LAMPE, 1959).
Les lumières de la pièce ont été
choisies et déterminées avec soin,
les zones d’ombre aussi. Les passages d’un
acte à l’autre (rappelons qu’HEDDA
GABLER est une pièce en 4 actes) s’effectuent
non en descentes de rideau (comme indiqué
dans la pièce d’Ibsen), mais en «
fondus au noir » plus modernes et cinématographiques.
Au fil de la pièce (jouée sans interruption),
les lumières disparaissent ainsi et marquent
les temps. La disparition, on le sait, se trouve
être aussi un des thèmes-clé
de la pièce : disparition du jeune amant
et de son manuscrit, disparition finale d’Hedda,
etc. Entre les fondus au noir liminaires, des objets
sur la scène disparaissent eux aussi subtilement
et désignent le changement des temps et l’évolution
des personnages.
Ainsi, le piano disparaît (visuellement)
dès le deuxième acte. Le piano est
«caressé» de manière désinvolte
par Hedda au début puis lors du final dans
lequel le son du piano annonce la mort d’Hedda,
comme un chant du cygne. Le piano symbolise en un
sens cette liberté, cette intimité,
perdue par Hedda. Polanski y ajoute par ailleurs
un détail musical des plus intéressants
: lorsque Hedda joue au piano, elle interprète
le fameux thème de PEER GYNT composé
par Grieg et basé sur la pièce du
même Ibsen. Les spécialistes se souviendront
que Grieg avait écrit la musique de cette
pièce sans grand enthousiasme, il s‘agissait
pour lui d’une… commande. Difficile
de ne pas y voir dès lors un clin d’œil
ironique de Polanski sur la question même
de la commande artistique ! (1)
Roman Polanski n’a pas fait qu’adapter
fidèlement la pièce d’Ibsen,
il y a apporté une touche incontestable.
Il développe ainsi la profondeur de champ
et les « cavités » du décor
plus que jamais nourri d’arrière-salles
(la véranda au fond donne sur le jardin ;
le couloir sur la droite, etc.). Un décor
nourri d’arrière-pensées en
quelque sorte – Polanski restant fidèle
à ses lieux mentaux. « (…) nous
savons que la technique préférée
d’Ibsen est celle dite du « cadavre
dans l’armoire » comme disent les anglais
(« le cadavre dans la cargaison » disent
les norvégiens), une tare héréditaire,
un événement du passé qui nous
suit, etc. et que c’est cette révélation
qui envenime la situation présente jusqu’à
la rendre insoutenable… » (2)
Si le passé, le rétrospectif, n’est
pas nécessairement le cœur avoué
de la pièce, il en est quelque part l’élément
occulté, secret. Le travail même de
perspective du décor ne cesse de le crier
(la perspective relevant par ailleurs de la Renaissance
et de "l’esthétique Polanski").
Une autre partie du décor nous semble au
moins évoquer radicalement le passé
de Polanski: l’escalier. « Mon premier
souvenir du septième art est celui d’une
comédie musicale américaine dans laquelle
Jeannette Mc Donald, vêtue d’une vaporeuse
robe blanche, descendait un escalier monumental
aux accents de Sweethearts. » (3) Cet
escalier n’est pas présent dans la
pièce d’Ibsen et a été
ajouté par Polanski pour une raison semble-t-il
à la fois esthétique et sentimentale.
Hedda Gabler ne nous apparaît pour la première
fois non pas par la gauche (comme écrit par
Ibsen), mais par en haut, depuis l’escalier.
Emmanuelle Seigner descend ainsi l’escalier
avec une robe vaporeuse. Cette entrée en
scène d’une très grande élégance
est la manifestation concrète d'un regard
amoureux porté sur cette femme descendant
l'escalier. Pourquoi devrions-nous occulter cet
aspect de la pièce ? HEDDA GABLER de Polanski
vaut autant pour son adaptation que pour le regard
que le metteur en scène porte à son
actrice. Contrairement à ce qui a été
parfois dit méchamment, la présence
d’Emmanuelle Seigner est lumineuse et nourrit
tout l’intérêt de la représentation.
Polanski ne nous décrit pas qu’un monde
d‘objets, il veut délivrer la beauté.
Roman Polanski, ou le refus de la femme-objet
HEDDA GABLER, monde d’objets, et êtres
humains et sentiments accessoires. La société
décrite dans cette pièce est rigide,
convenue, fermée et cartographiée
(chacun a sa place, chacun dans sa pièce).
Chacun y tient un rôle. Et Hedda Gabler de
rire de ces règles, mais d’en souffrir
aussi silencieusement, tout comme Carole (REPULSION,
1965), Rosemary (LE
BEBE DE ROSEMARY, 1968), Tess (TESS,
1979) et, dans une certaine mesure, Simone Choule
(LE
LOCATAIRE, 1976). La femme est bel et bien toujours
"au cœur" chez Polanski (il est incontestablement
un de ces rares metteurs en scène masculins
dont les personnages principaux sont presque toujours
des femmes). Une femme montrée fréquemment,
consciemment, chez Polanski en victime, au bord
du gouffre (d'ailleurs, notons que Polanski met
en scène Hedda aux bords extrêmes de
la scène tout le long de la pièce,
au précipice).
Une femme victime d’être un objet là
où Polanski cherche à la révéler
en sujet de lumière. HEDDA GABLER constitue
dans la carrière de Roman Polanski une variation
presque naturelle sur la femme « prisonnière
» - un mot revenant par ailleurs dans la pièce.
Ici pour Hedda, nulle émancipation possible
; elle n’a pas d’indépendance
ni de travail (là où Tess trouvait
au moins un semblant de refuge). Sa seule liberté
réside non tant dans son franc-parler que
dans l’ironie de ses paroles. Elle résiste.
Elle revêt en ce sens une part lointainement
diabolique pour la société bien pensante.
« Hedda nous est clairement donnée,
elle aussi, pour démoniaque (le même
terme, daemonisk, lui est appliqué, dans
une variante du texte principal, il est vrai) (…)
Elle [Hedda] réplique : « Vous croyez
que c’était une puissance en moi ?
» Démon- daïmon ! Comme si l’héroïne
était habitée, hantée par une
puissance…. » (4) Emmanuelle Seigner
continue ainsi d’incarner dans les oeuvres
de Polanski cette femme mi ange mi démon
(elle incarne le diable dans LA
NEUVIEME PORTE en 1999 et y brûle aussi
des livres). Hedda est au moins autant « double
» (et ambiguë dans ses répulsions
et attractions) que n'importe quel autre personnage
polanskien.
On aura parlé de trop grande contradiction
tonale et vocale entre Emmanuelle Seigner et les
interprètes plus "expérimentés"
de la pièce. Nous pensons a contrario que
le décalage participe de manière incontournable
à la rupture profonde, voire physique, entre
Hedda et les autres protagonistes. Son suicide se
déroulera lui aussi à l'écart,
hors-champ. Et ce décalage des voix de s'instaurer
dans HEDDA GABLER comme une nouvelle exploration
polanskienne des voix et des accents: il est un
des rares à travailler depuis longtemps les
confrontations vocales entre interprètes
de différentes nationalités mélangeant
interprètes français, anglais et américains
(CUL
DE SAC, 1966 ou encore QUOI?,
1973).
Mais au-delà de l'envie de pluralité
et de mixité, Polanski explore le précipice
et la déchirure, l'isolement, vécus
par une femme. La vision d'un homme mûr sur
les femmes, tout comme Ibsen alors : " (...)
il apparaît bien plus clair que l'écrivain
vieillissant - il a la soixantaine maintenant -
a cherché, en quelque sorte, à régler
ses comptes avec la Femme qui, au demeurant, a toujours
hanté son théâtre."
(5)
Nous retenons avec cette pièce de Polanski
ce que d'autres ont vilipendé trop rapidement:
l'amour d'un homme, Polanski, pour une femme, Seigner.
C'est cela qui nous semble le plus beau à
travers HEDDA GABLER de Roman Polanski, l'aveu d'amour
d'un artiste pour sa muse, et le regard d'amour
palpable que le public peut saisir (ou non). Polanski
nous rappelle à juste titre que le théâtre
(l'art), même dans la commande, même
dans la fragilité, est le lieu refuge de
la liberté pour le regard. Là où
les objets deviennent sujets de lumière et
d'amour.
A.T. Novembre 2003 pour www.roman-polanski.net
Alexandre Tylski vient de finir un livre
sur les films de Roman Polanski à paraître
en début d'année prochaine. Il écrit
parallèlement une Thèse de doctorat
à l'Université de Toulouse II également
consacrée aux films de Roman Polanski. Il
a créé le 1er site Internet pédagogique
consacré à l'actualité et l'oeuvre
de Roman Polanski. Site gratuit, non-commercial
et éducatif avant toute chose, Alexandre
Tylski y entend promouvoir et explorer dans l'exigence
et la passion la carrière d'un des artistes
les plus importants de ces cinquante dernières
années.
Notes
(1) A moins que ce clin d’œil musical
soit plus cinématographique (et germanique)
: c’est aussi le thème musical utilisé
dans M LE MAUDIT de Fritz Lang.
(2) Régis Boyer, préface, HEDDA GABLER,
Flammarion, 1995.
(3) Roman Polanski, in ROMAN,
Livre de poche, 1985, p.18
(4) Régis Boyer, préface, HEDDA GABLER,
Flammarion, 1995, p.14.
(5) Ibid. p.7.