10 questions à Fabrice du Welz,
à propos de R.Polanski et de son film Calvaire
Par Alexandre TYLSKI, chercheur au LARA (article
inédit) (avril 2006)

Alexandre Tylski : Quand avez-vous découvert le cinéma de Roman Polanski ?
Fabrice du Welz : « C'est jeune adolescent que j'ai découvert Roman Polanski par le biais de son livre autobiographique « Roman », qui traînait dans la bibliothèque de mes parents. Je me souviens l'avoir saisi un jour et ne plus l'avoir lâché, tellement cette vie romanesque et terrible exerçait sur moi une réelle fascination. De plus, je m'identifiais complètement à ce jeune homme possédé par le cinéma et qui avait décidé à faire des films... »
AT : En quoi Calvaire est-il selon vous influencé par Roman Polanski ?
FDW : « Calvaire est profondément influencé par le cinéma de Polanski, de ses grands films paranoïaques, de ses ambiances troubles, de ses affrontements psychologiques incessants et de l'humour étrange qui émane de certains de ses films. Des films comme Le Locataire et Répulsion m'ont bouleversés et ne cessent aujourd'hui encore de me fasciner... Et il y a encore l'absurde et le surréalisme de Cul-de-sac , jouissif et poétique... L'ouverture de Cul-de-sac est un moment gravé dans ma mémoire à jamais...
Et puis bien sûr, il y a la personnalité fascinante de Polanski, de son amour du cinéma. Tout ça m'a donné envie de devenir à mon tour cinéaste... »

AT : Un film de Roman Polanski en particulier vous a inspiré pour Calvaire ?
FDW : « Dans Calvaire , il y a clairement l'influence de Le Locataire , film que j'ai vu et revu et qui me possède clairement. L'influence de Le Locataire se fait sentir tout au long du film de manière parfois consciente et parfois inconsciente... »
AT : Quelles scènes de Roman Polanski vous auraient-elles influencé sur votre film ?
FDW : « Il n'y a pas de scènes dans Calvaire qui viennent directement des films de Polanski, non plutôt quelques ambiances, quelques regards, quelques corps et surtout un univers mental, Polanski a le grand art de filmer magnifiquement les affres des gens seuls qu'il s'agisse de Catherine Deneuve dans Répulsion ou Nastassja Kinski dans Tess , c'est une perception de la solitude et de la folie qui m'a toujours bouleversé et que je tente de parcourir à mon tour... »
AT : Quelles images ou utilisations du son ?
FDW : « Chez Polanski, il m'a toujours semblé que l'utilisation du son oscillait entre le son « organique », souvent « viscéral », c'est-à-dire le personnage et sa descente psychotique et le son « symphonique », c'est-à-dire l'environnement hostile avec l'exceptionnelle musique de Komeda ou de Sarde... Souvent ces deux perceptions se brouillent et laissent toujours la meilleure part au réel, les films de Polanski ont un traitement réaliste ce qui permet une plongée et une immersion totale dans l'extraordinaire... Ce qui fait aussi que les films de Roman Polanski sont profondément sensoriels, traversent le temps et permettent d'être vu et revu aujourd'hui encore. Ils sont comme un songe, une torpeur puissante... »
AT : Dans Calvaire, vous employez une musique rare et précise, pouvez-nous nous en parler ?
FDW : « Calvaire est une expérimentation sur les clichés du cinéma d'horreur, clichés que je souhaitais re-parcourir (la panne de voiture, la pluie, l'aubergiste fou, les villageois encore plus fous etc.), dans cette idée je refusais l'idée de musique parce qu'à mes yeux il s'agissait d'une ficelle « facile » du cinéma d'horreur d'aujourd'hui et que je souhaitais confronter mon histoire de manière réaliste (d'un point de vue visuel comme sonore) aux situations « absurdes » ou « fantastiques » qui jalonnent l'histoire... J'ai appris ça de certains films de Polanski (comme de beaucoup de cinéastes Polonais d'ailleurs), il est toujours plus efficace de raconter l'extraordinaire de manière réaliste... »
AT : Dans Calvaire , vous créez un univers au bord du réel et du fantastique, comment cela se fabrique-t-il ?
FDW : « Calvaire est un film qui glisse brutalement, par pallier, le film commence comme un épisode de l'émission « Strip-Tease » qui n'aura de cesse de glisser jusqu'au moment où la nature balaye toute barbarie et toute trace humaine. On a composé la photo et les décors en fonction de cela pour donner cet effet de glissement. C'est à mes yeux un film sans suspens à l'issue inévitable; le néant, la nature reprend ses droits... »
AT : « Dans Calvaire , vous employez une esthétique du visage inquiétant, quelques anecdotes de préparation tournage à ce sujet ? »
FDW : « J'ai cherché à composer comme aurait pu le faire un jeune peintre. Influencé par Jérôme Bosch et les peintres flamands j'ai cherché à composer Calvaire de visages terribles et inquiétants. J'ai voulu donner de la chair et des corps à mes personnages, en opposant le corps « lisse » du personnage interprété par Laurent Lucas et les corps « dense » des autres personnages du film... »
AT : Avec Calvaire , bien que des références sillonnent le film, vous créez un univers très singulier et unique, quelles étaient vos intentions scénaristiques et esthétiques ?
FDW : « Une de mes ambitions étaient de déplacer l'identification des personnages. Si on s'identifie à Marc Stevens (Laurent Lucas), ça n'a pas beaucoup de sens parce qu'il est peut-être le moins aimable. Tandis qu'en déplaçant la sympathie vers Bartel (Jackie Berroyer) ou les villageois, cela devient intéressant. On est amené à leurs trouver des raisons ce qui est très perturbant pour certains spectateurs. Certaines références sont clairement le théâtre de la cruauté, l'absurde ou la poésie macabre incluses sciemment mais la plupart l'ont été inconsciemment. Je suis un passionné et cinéma, je vois beaucoup de films, certains m'ont traumatisé et ce sont forcément inscrits dans ma réalisation. Malgré toutes ces références, le film suit un cheminement très personnel. Car derrière tout cela, il y a du romantique, du romanesque puisque l'histoire est une grande quête d'amour... »
AT : Travaillez-vous actuellement à un nouveau projet ? Quelques mots à ce sujet ?
FDW : « Oui, je devrais tourner en fin d'année 2006, le projet s'appelle Vinyan ; ce qui désigne en Thaïlandais un esprit errant qui tourmente les vivants... C'est l'histoire d'un jeune couple britannique hanté par le souvenir de leur enfant disparu dans le Tsunami, et qui parcourt la jungle Sud-Asiatique à sa recherche. Quand leur chemin croise celui d'une étrange peuplade d'enfants sauvages, le voyage tourne au cauchemar... »
AT : Si vous aviez une question à poser à Roman Polanski, quelle serait-elle ?
FDW : « Est-ce que je peux vous inviter à boire un verre ? »
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Propos recueillis par A.Tylski en mars 2006.
Alexandre Tylski est directeur de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Toulouse II), auteur de plusieurs articles et ouvrages sur Roman Polanski et animateur du site 1er site Internet pédagogique français dédié à Roman polanski: http://www.roman-polanski.net/
CALVAIRE vient de paraître en DVD aux Editions Studio Canal.