Les
restes de l’après guerre Le film s’ouvre sur la mer Baltique et le son
des vagues. Le générique s’élève.
Marque de fabrique des films de Polanski : les noms des participants
du film défilent avec un déroulant partant du bas vers
le haut. Une élévation, ou une évaporation, du
générique d’ouverture que nous retrouverons dans
la grande majorité des films de Polanski et qui mérite
une étude complète. Alors que l’armoire se rapproche du rivage, elle nous évoque un monstre marin, nous laissant peut-être imaginer un œil géant. Puis, les deux hommes posent l’armoire sur la plage. Sont-ils nés de la mer ? Ou ont-ils déniché cette armoire au fond de la mer comme on va à la pêche aux rêves et aux trésors ? On ne le saura jamais. Ils sont un peu tous les deux comme les orphelins de la La Strada (1954), film s’ouvrant et se bouclant lui aussi sur la plage. Et cette armoire annonce presque le poisson géant échoué sur la plage à la fin de La Dolce Vita (1960). C’est un fragment de l’inconscient, de l’ineffable, de l’être humain. Et que nous laissons échouer en marge. Arrivés sur la terre, les deux compères forment un duo antithétique. L’un grand et maigre, l’autre plus petit et costaud. Ils inaugurent plus nettement encore que dans Le Meurtre (1956) les duos Polanskiens basés sur une forte opposition corporelle dont Le Gros et le Maigre (1960), le duo burlesque dans Les Mammifères (1961) ou encore celui du Bal des Vampires en 1967 (le maître et son élève) et Pirates dix ans plus tard (le vieux pirate et son mousse). Mais nous devrions peut-être parler ici d’un trio, l’armoire étant, on le verra, un protagoniste à part entière, l’œil sur tout. Nos deux « oiseaux » et l’armoire partent ainsi découvrir la ville. Ils représentent une certaine idée de la liberté, de l’envol (cf. générique d’ouverture), mais aussi des « restes ». Deux hommes en marge cherchant à vendre leur armoire, trouvée on ne sait où. Polanski filme inévitablement un monde de restes (ce sont des ruines d’après-guerre qui sillonneront leur expédition). Ces deux protagonistes « du reste » recoupent d’ailleurs de manière assez frappante ceux de Jacques Tati, toujours en lien, lui aussi, avec les petits riens, les déchets, etc. Echos aux films de Jacques Tati La confrontation de nos deux « oiseaux », avec la ville notamment, évoque le cinéma de Jacques Tati démarré quelques années avant Deux Hommes et une Armoire avec Les Vacances de Monsieur Hulot (1953) et Jour de Fête (1948). L’influence est là. Dans le monde décrit par Deux Hommes et une Armoire de Polanski, on retrouve donc plusieurs éléments très proches des films de Jacques Tati (et même des films à venir de ce dernier): - Les personnages. Une population mélangée et
hiérarchisée (un chien est « attablé »
dans un restaurant, alors que nos deux compères n’ont eux
pas le droit de rester). Polanski nous offre là une vraie galerie
de protagonistes (les deux jeunes filles, la bourgeoise du restaurant
et son chien, le client lunaire de l‘hôtel, les hooligans,
le gardien, l’enfant). Le grand a enfin des allures de Monsieur
Hulot, en particulier lorsqu’il serre la main de la jeune fille
au tout début. Mais Polanski ajoute à ces descriptions l’élément de la violence qui le démarque alors nettement du cinéma de Jacques Tati. Alors que nous étions dans un voyage jazzy, entraînant et comique, Polanski fait chavirer le film (comme ce sera l’accoutumée avec lui) vers une autre tonalité. Un mouvement de caméra bref change l’atmosphère. Komeda fait soudain recours à des sons graves avec une contrebasse menaçante et percutante. A l’écran, un gang de jeunes blesse un chat sans raison particulière et commence à ennuyer une jolie jeune femme. La perturbation comme moteur du cinéma de Polanski. Miroir des mondes L’armoire de Polanski a en son centre un miroir
(tel un cyclope?). Elle est le miroir de ces mondes et nous y fait réfléchir.
Les deux hommes traversent ces mondes comme Diogène (nous rejoignons
là-dessus Jacques Belmans dans son livre sur Polanski) traversant
une foule à la recherche d’un être humain. Dans son
ouvrage dédié à Polanski, Dominique Avron écrit:
« double sens de l’accessoire central : le miroir, qui,
comme objet, offre à la ville la contemplation de son propre
spectacle. » (B, p.103) Avron compare les deux hommes à
l’âne Balthazar, subissant et révélant tous
les vices du monde sans vraiment les comprendre, il ne font que «
réfléchir » l’image de ce monde.
- Au début : les deux hommes « sortent »
de la mer et s’arrangent rapidement devant la glace. Le miroir se brise. Un des deux compères est projeté contre la glace de l’armoire, celle-ci se brise lors de la bagarre. La dernière chose qu’elle reflétera sera le poing du hooligan. La scène suivante montre les deux hommes et l’armoire sur fond de ruines. Ils ont rejoint définitivement le monde des restes. Il vont se reposer au milieu d’un stock en plein air de tonneaux dont la plupart sont éventrés ou déchiquetés au sol. Polanski emploie alors un mouvement circulaire sur la masse impressionnante de centaines de tonneaux comme autant de restes cadavériques. L’armoire de bois au milieu des tonneaux fait figure de nouvelle tombe au milieu d’un vaste cimetière d’après-guerre. Au loin, la ville. Personne ne veut de cette armoire à miroir ni de ces deux hommes
physiquement étranges. L’armoire et ces deux compagnons
font fuir une jeune fille, puis énerve les passagers d’un
tramway, le gérant d’un restaurant, le maître d’hôtel,
les hooligans et finalement le gardien de l’entrepôt à
tonneaux. C’est la description alors chaplinesque du policier
avec son bâton contre les vagabonds indésirables –
rebus d’une société refusant de se voir en face
et de voir en face les blessures, les diversités et les inégalités
béantes tout autour d’elle. Ces deux compères sont des orphelins vagabonds et rappellent par leur solitude et le rejet auquel ils doivent faire face le cinéma de Chaplin. On trouve aussi dans le film un homme saoul descendant péniblement les escaliers à la manière de Charlot (on pense alors aux Lumières de la Ville, 1931). Polanski fait ainsi le pont entre Tati et Chaplin et poursuit Deux Hommes et une Armoire dans une tonalité plus mélodramatique. « Je parle rarement de Chaplin que je considère pourtant comme l’un des plus grands maître du cinéma. » (C, p. 23) Alors qu’au loin, les deux hommes portent leur armoire, Polanski
montre au premier plan un jeune homme inconscient (ou mort) qu’un
jeune malfrat frappe à coups de chaussures et sans ménagement.
Ce n’est pas un couteau mais une arme blanche encore plus rudimentaire.
Mêmes les armes blanches semblent manquer en cette période
de restes, on n’utilise ce qui reste : une paire de chaussures.
Dans le film c’est un détail qui passe « parmi »
le paysage, parmi les meubles. Mais qui reste dans la mémoire.
Et nos deux hommes et leur armoire de revenir vers la plage. Origines, fabrication et reconnaissance du film Au départ, Roman n’imagine pas exactement deux hommes et une armoire. Mais deux hommes et un… piano à queue. Ce sont les premières images qu’a alors en tête Roman (et ce en mémoire des gags de son enfance avec son ami Winowski). Mais l’idée d’un piano le gêne car selon Polanski « on pouvait penser que les deux hommes étaient rejetés comme le sont les artistes par les philistins alors que j’avais à l’esprit une aliénation plus générale. » (C, p. 23). Il choisit finalement une armoire à glace commune. Roman veut faire un film poétique mais avant toute chose compréhensible. La lutte entre fond et forme le tenaille. Mais il est sur le point de trouver une solution personnelle. A l’époque de Deux Hommes et
une Armoire, Roman découvre précisément
le surréalisme, le théâtre de l’absurde, Becket,
Ionesco. Roman et ses amis apprécient aussi beaucoup l’humour
de Gombrowicz, Schulz et Kafka. Mais de son aveu, Polanski admet être
malgré lui « le produit d’une démocratie
socialiste, de son éducation et j’ai toujours cherché
à donner du sens, une moralité aux films que j’ai
réalisés – donc je n’étais pas dans
le pur surréalisme. » (A, p. 23). Un entre-deux nourrissant
peu à peu l’ambiguïté et le trouble de ses
films à venir. Le tournage est difficile. Au lieu de la semaine prévue au départ, il faudra trois semaines à Polanski et son équipe pour tourner Deux Hommes et Une Armoire. Ses interprètes se fatiguent vite à transporter l’armoire partout dans la ville. Henryk Klubla (le grand) doit laisser pousser sa barbe et essuie des propos antisémites en ville. Dans l’amusement et la fatigue, Kluba finit par se raser un côté de la joue projetant Roman dans une violente colère. Pour les derniers jours de tournage, Polanski sera obligé de ne filmer Kluba que de profil. Retour à Lodz et montage. Reste à l’apprenti cinéaste à trouver un accompagnement musical. Deux Hommes et une Armoire marque la première rencontre officielle entre Krzysztof Komeda et Roman Polanski. Komeda (au départ docteur en médecine) est alors un des plus grands pianistes et compositeurs de jazz de toute la Pologne. Roman l’admire mais appréhende de lui demander d’écrire une musique de film pour un court-métrage bien artisanal. Mais Komeda accepte et écrit pour le film « l’accompagnement entêtent et syncopé qui contribue tant à son atmosphère. » (A, p. 198). Polanski se découvre un ami d’une grande gentillesse et intelligence. Ils seront amis et collaborateurs artistiques jusqu’à la mort de Komeda en 1969 (commotion cérébrale). Il est toujours impressionnant de voir que Komeda et Polanski, dès leur premier travail commun, trouvèrent une harmonie artistique. Un duo exceptionnel nourri d’une même envie de liberté et de poésie. Deux hommes et une armoire est
très apprécié et sera récompensé
d’une Médaille de Bronze au Festival de Bruxelles la même
année, puis d’une Golden Gate au Festival International
de San Francisco ainsi que du Diplôme d’Honneur au 5ème
Festival international du court-métrage d’Oberhausen l’année
suivante. Roman n’a que 25 ans. Les récompenses le suivront
toute sa carrière. S’il a été parfois malmené
par les critiques et les journalistes, Polanski aura été
réellement reconnu de son vivant. Peu de cinéastes peuvent
s’enorgueillir d’une telle reconnaissance. Reconnu d’un
talent précoce qui se développa et dura. Avec des hauts
et des bas. Mais surtout des hauts. |